9 février 2012
Frontières
- Inde - Pakistan - Chine
Le Cachemire, un casse-tête cartographique
par
Philippe Rekacewicz
L'Inde est une grande démocratie, où la liberté de la presse est garantie par
l'article 19 1 (a) de la Constitution. Mais quand le magazine anglais The
Economist a publié, en mai 2011, un long article d'analyse sur les
relations et les rivalités indo-pakistanaises, la censure s'est abattue sur lui.
Non pas à cause de l'article lui-même, mais en raison de son accompagnement
cartographique - d'une facture très classique -, retraçant la géographie de ce
conflit gelé depuis des décennies.
La carte est pourtant plutôt modérée ; elle est très bien conçue, avec un souci de précision. Chaque élément est pensé en fonction de la situation politique : les limites du Cachemire contestées sont bien en pointillé, ainsi d'ailleurs que la « ligne de contrôle », aussi appelée « ligne de cessez-le-feu ». The Economist prend particulièrement soin de n'attribuer aucune partie de territoire à personne. Le journal se borne simplement à rendre compte d'une situation factuelle (portion de territoire administrée par l'Inde ; par le Pakistan ; territoire tenu par la Chine mais revendiqué par l'Inde ; ou, plus complexe encore, territoire cédé par le Pakistan à la Chine, mais revendiqué par l'Inde !). Les auteurs - prudents - ont même opté pour une version minimaliste : ils auraient aussi bien pu écrire, pour la partie sud du Cachemire, « administrée par l'Inde mais revendiquée par le Pakistan », et vice-versa pour la partie nord. Pour finir, un détail, qui a toute son importance : The Economist pousse la subtilité jusqu'à arrêter la ligne de contrôle avant le glacier de Siachen (revendiqué par New Delhi et par Islamabad), mais sans le nommer. C'est dire si toutes les « précautions sémiologiques » ont été prises.
En dépit de cet excellent travail de recherche, et d'une carte présentant des faits exacts, la simple représentation cartographique d'un Cachemire potentiellement pakistanais (zone brune légèrement foncé) a suscité les foudres du gouvernement indien, qui a demandé aux autorités douanières de « retarder » l'entrée de 28 000 exemplaires du magazine, le temps qu'y soient apposés manuellement des autocollants blancs, afin de faire disparaître la carte.
Pourtant, durant de nombreuses années, l'Inde semblait plus flexible sur cette question, admettant la « réalité cartographique » de la ligne de contrôle et l'administration par le Pakistan de la partie septentrionale du Cachemire. Si l'ambassade indienne ne manquait pas de nous faire parvenir (au Monde diplomatique) des remarques officielles, celles-ci faisaient essentiellement référence au statut du glacier du Siachen. Il semblerait donc que les Indiens se soient récemment crispés sur la question de la représentation visuelle de ces territoires contestés, et aient décidé de resserrer les boulons, pour faire pression sur les publications afin qu'elles adoptent des modes de représentation conformes à leur perception. Depuis deux ou trois ans, les journaux et magazines dont les cartes osent ne pas montrer l'ensemble du Cachemire comme appartenant à l'Inde sont systématiquement censurés.
La carte est pourtant plutôt modérée ; elle est très bien conçue, avec un souci de précision. Chaque élément est pensé en fonction de la situation politique : les limites du Cachemire contestées sont bien en pointillé, ainsi d'ailleurs que la « ligne de contrôle », aussi appelée « ligne de cessez-le-feu ». The Economist prend particulièrement soin de n'attribuer aucune partie de territoire à personne. Le journal se borne simplement à rendre compte d'une situation factuelle (portion de territoire administrée par l'Inde ; par le Pakistan ; territoire tenu par la Chine mais revendiqué par l'Inde ; ou, plus complexe encore, territoire cédé par le Pakistan à la Chine, mais revendiqué par l'Inde !). Les auteurs - prudents - ont même opté pour une version minimaliste : ils auraient aussi bien pu écrire, pour la partie sud du Cachemire, « administrée par l'Inde mais revendiquée par le Pakistan », et vice-versa pour la partie nord. Pour finir, un détail, qui a toute son importance : The Economist pousse la subtilité jusqu'à arrêter la ligne de contrôle avant le glacier de Siachen (revendiqué par New Delhi et par Islamabad), mais sans le nommer. C'est dire si toutes les « précautions sémiologiques » ont été prises.
En dépit de cet excellent travail de recherche, et d'une carte présentant des faits exacts, la simple représentation cartographique d'un Cachemire potentiellement pakistanais (zone brune légèrement foncé) a suscité les foudres du gouvernement indien, qui a demandé aux autorités douanières de « retarder » l'entrée de 28 000 exemplaires du magazine, le temps qu'y soient apposés manuellement des autocollants blancs, afin de faire disparaître la carte.
Pourtant, durant de nombreuses années, l'Inde semblait plus flexible sur cette question, admettant la « réalité cartographique » de la ligne de contrôle et l'administration par le Pakistan de la partie septentrionale du Cachemire. Si l'ambassade indienne ne manquait pas de nous faire parvenir (au Monde diplomatique) des remarques officielles, celles-ci faisaient essentiellement référence au statut du glacier du Siachen. Il semblerait donc que les Indiens se soient récemment crispés sur la question de la représentation visuelle de ces territoires contestés, et aient décidé de resserrer les boulons, pour faire pression sur les publications afin qu'elles adoptent des modes de représentation conformes à leur perception. Depuis deux ou trois ans, les journaux et magazines dont les cartes osent ne pas montrer l'ensemble du Cachemire comme appartenant à l'Inde sont systématiquement censurés.
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