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HAITI: Les dons aux victimes du séisme investis dans un hôtel cinq étoiles
par Julie Lévesque
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Le 10 juillet 2012
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Alors
que 500 000 Haïtiens vivent toujours dans des camps de déplacés, on
construit des hôtels cinq étoiles au cœur des bidonvilles.
Dans
le cadre de la « reconstruction » du pays, le Clinton Bush Haiti Fund a
récemment investi 2 millions de dollars dans l’hôtel Royal Oasis, un
complexe de luxe construit dans une zone métropolitaine frappée par la
pauvreté et « pleine de camps de déplacés abritant des centaines de
milliers de personnes ». Le Royal Oasis appartient à un groupe
d’investissement haïtien (SCIOP SA) et sera géré par la chaîne espagnole
Occidental Hotels & Resorts.
AP
rapportait en avril que des fonds amassés par les anciens présidents
étasuniens afin d’aider les Haïtiens les plus démunis sont maintenant
utilisés pour la construction d’un hôtel pour
de riches étrangers, dont des touristes, ainsi que de nombreux
travailleurs « humanitaires » en Haïti à l’heure actuelle. (Daniel
Trenton, AP: New hotels arise amid ruins in Haitian capital, Clinton Bush Haiti Fund, 29 avril 2012.)
Il
convient de rappeler que les gouvernements occidentaux ont insisté pour
que l’aide financière récoltée pour Haïti soit donnée à des
organisations non gouvernementales (ONG) et à des fondations plutôt
qu’au gouvernement haïtien, qu’ils considèrent comme corrompu.
Dans
la foulée du séisme de janvier 2010, les Étasuniens, les Canadiens et
les Européens qui ont fait des dons à ces organisations humanitaires et
ONG n’ont pas réalisé que leur contribution à la reconstruction d’Haïti
serait affectée à la construction d’hôtels cinq étoiles pour héberger
des hommes d’affaires étrangers. Leurs attentes étaient que l’argent
servirait à nourrir et loger les Haïtiens.
![]() Hôtel Royal Oasis hotel. Plus de photos ici : http://www.oasishaiti.com/
Infopublicité du Royal Oasis
Le Royal Oasis, ainsi que d’autres projets hôteliers totalisant plus de 100 millions font, selon AP, « naître l’espoir que des milliers d’investisseurs [étrangers] rempliront bientôt leurs chambre climatisées en cherchant à construire des usines et des infrastructures touristiques ». (C’est l’auteure qui souligne.)
« L’édifice de dix étages […] comprendra une galerie d’art, trois restaurants, une banque commerciale et des boutiques haut de gamme.
La construction du Royal Oasis a débuté avant le séisme et devrait être
terminée avant la fin de l’année. » Le tremblement de terre a donc été
une bénédiction pour les promoteurs et entrepreneurs de l’hôtel, amenant
2 millions de dollars récoltés à la base pour « servir directement à
l’approvisionnement de besoins matériels [nourriture, eau, abris,
matériel de premiers soins] » (voir l’annonce ci-dessous). Parmi les compagnies impliquées dans la construction du Royal Oasis, on trouve une compagnie haïtienne, une canadienne (Montréal) et une étasunienne (Miami).
L’aide internationale : qui en profite?
L’« aide »
internationale profite souvent aux pays donateurs ainsi qu’à l’élite
locale du monde des affaires du pays récipiendaire. Le Council on
Hemispheric Affairs a critiqué Bill Clinton et d’autres anciens
présidents étasuniens pour avoir maintenu Haïti dans une condition de
« pauvreté endémique par le biais d’une politique intéressée
d’exportation de riz […] Dès 2003, environ 80 % de tout le riz consommé
en Haïti était importé des États-Unis. » (Leah Chavla, Bill Clinton’s Heavy Hand on Haiti’s Vulnerable Agricultural Economy: The American Rice Scandal, Council on Hemispheric Affairs, 13 avril 2010.)
En janvier dernier, iWatch News rapportait ceci :
La
Société financière internationale (SFI) une division de la Banque
mondiale, a également investi 7,5 millions dans le projet prétendant
qu’il « créera de l’emploi, engendrera des opportunités d’affaires pour
les petites et moyennes entreprises et promouvra le développement
durable ». Depuis 2006 la SFI a investi 68,6 millions de dollars dans le
secteur privé haïtien. Malgré ces investissements, le PIB par habitant
en Haïti s’est très peu amélioré durant cette période. La ligne est
mince entre l’esclavage et un salaire quotidien d’environ 2 $, une
situation à laquelle Jean-Bertrand Aristide voulait mettre fin avant
d’être renversé par un coup d’État organisé par les États-Unis, la
France et le Canada. (La
Société Financière Internationale (IFC) investit dans un projet
hôtelier en Haiti pour supporter les efforts de reconstruction, IFC, June 30, 2010.)
« La
bonne nouvelle » est que ce projet créera de l’emploi pour les
Haïtiens. La Fondation Oasis a par ailleurs créé un programme pour
former les travailleurs de l’industrie du tourisme. Le promoteur du
projet, Jerry Tardieu a dit à AP que « les nouveaux hôtels aideront les
gens à sortir des camps en leur procurant des emplois pour payer le
loyer des maison reconstruites par le gouvernement et les organisations à
but non lucratif ». Il affirme que 600 personnes ont été employées dans
la construction de l’hôtel et qu’une fois ouvert et fonctionnel, de 250
à 300 emplois seront créés. En plus des 2 millions investis dans
l’hôtel, une modeste subvention de 264 000 $ est allouée à « la branche
sans but lucratif de l’Hôtel Oasis, la Fondation Oasis […] pour appuyer
le secteur de l’hôtellerie en rouvrant l’École Hôtelière Haïtienne
[...] » (Clinton Bush Haiti Fund, Programs: Oasis). Bref, ces fonds sont utilisés pour construire de confortables chambres d’hôtel, des lounges et des cafés pour les étrangers et « former les Haïtiens pour les servir » dans un agréable environnement cinq étoiles.
Il
y avait effectivement une pénurie de chambre d’hôtel en Haïti depuis le
tremblement de terre et il est vrai que la création d’emploi joue un
rôle clé dans la réduction de la pauvreté. Cependant, une majorité de la
population habite toujours dans des abris de fortune fait de carton, de
tôle et de vieux draps et lutte pour avoir de l’eau à boire et de la
nourriture à mettre sur la table - lorsqu’ils ont une table.
Entre-temps, la construction d’hôtels de luxe pour les étrangers a
préséance sur celle de logements pour les gens du pays.
La
ministre du Tourisme Stephanie B. Villedrouin « a déclaré que toutes
ces chambres d’hôtel [850, détruites lors du séisme] auront été
remplacées à la fin de l’année […] Mme Villedrouin a ajouté que le taux
d’occupation à Port-au-Prince est de 60 %, mais que bien des hôtels sont trop rustiques pour les voyageurs internationaux [dont des employés des ONG, de la Banque mondiale et d’USAID en mission en Haïti]. (AP, op. cit. C’est l’auteure qui souligne.)
Selon
Alejandro Acevedo, un cadre du Marriott, les « voyageurs
internationaux » sont les victimes non avouées de l’hébergement
rudimentaire et rustique lorsqu’ils sont en mission en Haïti. « Marriott
International, en partenariat avec la compagnie de téléphonie
cellulaire Digicel Group […] construit [en Haïti] un hôtel de
45 millions de dollars comprenant 174 chambres. » M. Acevedo s’est
plaint d’avoir « dû lui-même partager une chambre avec son patron lors d’une récente visite en raison de la rareté des chambres d’hôtel ».
![]() Camp près du Royal Oasis (Photo AP /Ramon Espinosa)
Pendant
ce temps, la plupart des Haïtiens vivent dans des camps surpeuplés
comme celui de Champ de Mars à Port-au-Prince, « plein à craquer de
huttes faites de draps, de bâches et de ferraille, servant d’abris
précaires à quelque 17 000 personnes ». Selon AlertNet, des évictions
forcées ont lieu régulièrement (Anastasia Moloney, Haiti's homeless face housing lottery, AlertNet, 23 février 2012.)
Le rôle de la Croix-Rouge
Le
reportage d’AP confirme que la Fédération internationale des Sociétés
de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge (FICR) a acheté un terrain d’une
valeur de 10,5 millions de dollars et songe elle aussi à construire un
hôtel : « L’argent provient des dons amassés par les agences nationales de la Croix-Rouge et voués à la reconstruction,
ce qui a amené certains à se demander s’il aurait été préférable
d’utiliser l’argent pour loger les personnes déplacées plutôt que les
travailleurs humanitaires. (AP, op. cit. C’est l’auteure qui souligne.)
D’où provenaient les fonds? Où est allé cet argent?
Des
millions de personnes aux États-Unis, au Canada et en Europe
occidentale ont donné une partie de leurs épargnes à leur Croix-Rouge
locale et ces fonds ont été acheminés à la FICR, la plus grande
organisation humanitaire au monde. La FICR affirme qu’elle « dispense
son aide sans distinction de nationalité, de race, de religion, de
classe ou d'opinions politiques ». (Voir le site web de la FICR.)
Cet
achat de terrain par la FICR constitue non seulement une violation de
son mandat humanitaire, mais porte également atteinte à la confiance de
ses constituants, soit les organisations mondiales de la Croix-Rouge et
du Croissant-Rouge. Les dons de la Croix-Rouge auraient dû servir à
appuyer son mandat relativement à la « réfection des habitations et à la
planification des établissements humains » dans des situations de
post-catastrophe, tel qu’indiqué clairement sur le site web de la FICR.
« La
plupart des gens qui ont perdu leur maison suite à un désastre
souhaitent la réparer ou la reconstruire le plus rapidement possible.
Bon nombre d’entre eux commencent le processus de reconstruction
immédiatement après une catastrophe, lorsque les ressources et les
circonstances le permettent. L’aide au logement fournie par la
Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant
Rouge le reconnaît et, s’il y a lieu, priorise l’approvisionnement de
matériel, d’outils, d’argent et d’assistance technique pour appuyer ce
processus. (Ibid. C’est l’auteure qui souligne.)
![]() La renaissance d’Haïti
Selon
le reportage d’AP : « Des signes de la renaissance d’Haïti sont
également visibles dans le projet hôtelier Best Western, en construction
à quelques pâtés de maison des bidonvilles à flanc de collines. » Le
projet Best Western cinq étoiles vaut 15,7 millions de dollars et est
situé dans la ville cossue de Pétionville. Le « premier hôtel étasunien
en Haïti » est financé par des investisseurs locaux, mais sera géré par
une firme de Dallas et devrait créer 150 emplois. » (Ibid.)
Alors
que plusieurs hôtels sont en construction afin de fournir « gîte et
couvert » à de potentiels investisseurs étrangers, très peu
d'habitations sont bâties pour les Haïtiens et « la grande majorité des
constructions comprend des abris temporaires d’une durée de vie allant
de deux à cinq ans maximum », selon Gerardo Ducos d’Amnistie
internationale. (AlertNet, op. cit.)
Afin
de fermer le camp Champ de Mars, ce qui équivaut à l’expulsion de plus
de 17 000 personnes, un programme controversé du gouvernement haïtien
financé par le Canada offre 500 $ aux citoyens qui quittent le camp et
trouvent un foyer ailleurs. En pratique, ce projet mène à
l’expropriation de facto de
ceux qui vivent habitent les taudis dans une zone centrale de grande
valeur à Port-au-Prince. Alors que le montant est suffisant pour payer
le loyer durant un an, M. Ducos se demande : « Qu’arrivera-t-il à ces
gens lorsqu’ils n’auront plus d’argent dans un an? » (Ibid.)
Y aura-t-il suffisamment de travail pour eux dans l’hôtelerie?
Les salaires seront-ils assez élevés pour payer les loyers?
Bien des questions demeurent.
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